UN MONDE À L’ENVERS
Une histoire à l’endroit
Récit de territoire intérieur

Avant-propos
C’est le moment
Idéal
Idéalement juste
Après avoir vu
Hier
Le film inspirant
de Romane Bohringer
Dites lui que je l’aime
A partir du livre de Clémentine Autain
Où la réalisatrice enquête sur sa mère
Qui l’a abandonnée
Et qui est morte jeune.
C’est le temps
C’est le moment idéal
Idéalement juste
Où je boucle un cycle de 9 ans
Alors que je n’ai pas revu
Ce père depuis 9 ans
D’écrire
Cette histoire
Mon histoire
Celle qui raconte
Les abandons de mon père
Et la quête de cet amour paternel.
Cela faisait longtemps
Que les mots n’arrivaient pas
Que l’idée même de les poser
Ne se posait pas
Ce que j’ai besoin d’écrire
Ce n’est pas l’histoire d’amour de mes parents
Ni comment je suis venue au monde
Non
Ce que j’ai besoin d’écrire
C’est tout ce que les abandons de mon père
Ont pu créer chez moi
Et de tous ces abandons
Je me suis sentie responsable
N’est-ce pas le monde à l’envers ?
Qu’un enfant se sente responsable
des défaillances de son père?
Alors
Écrire cette histoire
Qui a mal commencé
Commencé de travers
C’est la remettre à l’endroit
A l’endroit pour moi.
Décembre 2025
1 – LE NOM
Le premier abandon
Est le plus structurel
Et c’est celui sur lequel j’ai travaillé
Pendant longtemps
En thérapie
A travers mes expériences de vie
A travers mon travail artistique
Le premier abandon est celui du nom
Le nom du père
Celui qu’il ne m’avait pas donné
A ma naissance
Celui qui était inconnu sur mes papiers
Tous les papiers
Pendant mon enfance
Mon adolescence
Et une partie de ma vie d’adulte
A 27 ans c’était réglé
Le nom
J’avais réussi
Après plusieurs tentatives
A lui faire comprendre
Que le nom
C’était le socle
C’était le cadre
D’exister ensemble
Légitimement
Pour construire
Une relation saine
Cela n’avait pas été sans heurt
Mon père avait d’abord refusé
de me donner son nom
Je devenais son héritière
Et ça lui posait problème
Après quelques années
Après quelques distances
de ma part face à son refus
Il m’a reconnue sur le papier
J’avais 27 ans.
Enfin
Je devenais sa fille légitime
Enfin
Je portais le Nom-du-Père
Comme dirait Lacan
Ça a été une grâce
Une récompense
Une bénédiction
à continuer pour exister
Ce nom
Je l’avais tant attendu
Tant espéré
Je m’étais même imaginée
Le porter
Avant même de revoir ce père
Qui avait disparu
Et que j’étais parti chercher
Dans Paris
A l’âge de 12 ans
Il était musicien
J’en avais crée un mythe
Une légende qui berçait mes illusions
Ma jeune âme d’artiste
s’était appuyée sur lui
Sur cet homme absent
Mais Ô combien admirable
dans mes yeux d’enfant
Il était de ma famille
De Sang et d’Art
Lui saurait me reconnaître
Lui saurait reconnaître
Cette sensibilité
Déjà présente en moi
Petite
Et que ma mère ne comprenait pas
Je l’ai fait mien
Ce nom
Alors que je devenais
Une artiste professionnelle
C’était mon blason
C’était mon Graal
C’était mon étoile
C’était mon trophée
Pendant des années
Pendant cette année
Ce nom
Je l’ai changé
Je l’ai laissé tombé
En tant qu’artiste
Oui
Mon père a fécondé ma mère
Mais ce n’est pas
Le père qui a protégé ma vie
Le père qui m’a donné son amour sans contre-partie
Le père qui m’a reconnu profondément
Le père qui accompagne encore mon existence
Le père qui m’a transmis ses valeurs
Le père qui est ma famille
Cet homme-là
C’est mon grand-père
Le beau-père de ma mère
Le mari de ma grand-mère
Cet homme-là
Ce n’est pas mon père
Mais
Cet homme-là
Je voulais lui faire une place
Lui donner une trace
Alors j’ai pris son nom
Comme nom d’artiste
Et j’ai abandonné le nom de mon père
J’ai abandonné
Moi aussi
Et le nom
Et l’illusion
Que ce nom me donnerait son amour.
2 – L’ARGENT
Et puis il y a l’argent
Le grand oublié
Le maltraité
Le ligoté
Mon père
Depuis sa reconnaissance
N’a jamais été vraiment généreux
avec moi
Il n’a jamais vraiment ouvert
Ni son cœur
Ni son porte-monnaie
L’héritage
Qu’il a reçu de ses parents
Il y a quelques années
En partie en liquidité
Il ne m’en a transmis
aucun centime
Alors que mes cousin-es ont reçu
Une petite somme de leurs pères
Il y eu aussi un jour
Il y a longtemps déjà
Où il m’a aidé
pour une couronne dentaire
Contre preuve du devis du dentiste
La somme qu’il m’a donnée
était très minime
Par rapport à la facture totale
Que j’ai pu compléter
grâce à mes économies
Mais son aide existait
Même petite
C’était déjà une avancée concrète
Dans ce soutien paternel
Jusque-là presque inexistant
Plus tard
Une fois la dent couronnée
Il m’a traité de voleuse
Le devis serait un faux
J’aurai détourné la maigre somme
Qu’il avait bien voulu me donner
Pour partir en voyage
Je me suis fâchée
J’ai refusé de le voir
Pendant quelques temps
Puis
Je suis revenue
Après quelques séances de thérapie
Et j’ai continué
À chercher
À comprendre
D’où venait son incapacité
À me donner son argent
Avec amour
Comme n’importe quel père
Ferait pour sa descendance
Et chaque fois
Qu’il me faisait un chèque
Comme cadeau
A Noël
Ou pour mes anniversaires
De cet argent
Je me sentais redevable
Malgré le nom
Que je lui avais
Finalement
Comme usurpé
Je ne me sentais pas digne
De recevoir
Ce qui lui appartenait.
3-LA RELATION
Celle qui a été empêchée
Par les circonstances
Par les différences de classe sociale
Par le contexte
Par sa mère
Par les choix
Par les évitements
Par le manque de courage
De mon père
Cette relation
Enfant
Je l’ai idéalisée
Et à 12 ans
Je suis partie en quête
De la vivre
J’ai provoqué
Ce passage essentiel
A l’orée de mon adolescence
D’avoir enfin un père
Enfin un repère
Après l’avoir trouvé
A peine entrevu
Il a disparu
Il s’est volatilisé
Une nouvelle fois
Ce second abandon
m’a couté assez cher
Il a consolidé le premier
J’ai vrillé
Je me suis totalement perdue
dans le monde de la nuit parisienne
Jusqu’à trouver mon chemin
Dans le théâtre
J’ai pu retourner le chercher
Cinq années plus tard
Au même endroit
Où je l’avais trouvé
J’avais 17 ans
La relation a enfin commencé
Je suis rentrée dans son monde
Qui n’était pas le mien
J’ai construit ce pont
Pas à pas
De l’autre côté
De l’autre rive
Les travaux allaient lentement
Parfois même à reculons
Comme son demi-tour
Le jour de mon anniversaire
Où il a rebroussé chemin
Pour cause d’embouteillage
Il n’est jamais arrivé
Pour célébrer le jour de ma naissance
Il est rentré chez lui
Le pont était loin d’être fini
De l’autre côté
Les travaux
N’ont jamais vraiment avancé
Cette année
J’ai arrêté le chantier
J’ai fait ma part
Du pont
De cette relation
Je ne garde que l’empreinte
Et la fierté de mon courage
Pour tous ces travaux
Et pour tous les autres ponts
Que j’ai construit
Sans lui.
Je pourrais continuer d’énumérer
Les manquements paternels
Continuer d’établir
Une liste de ce qui n’a pas été vécu
Ou mal vécu
Je pourrais également raconter
Ce qui a été beau
Ce qui a été vrai
Ce qui a été possible
Et je le ferai
Peut–être
Un jour
Mais ici
Pour le moment
Je me devais de déposer
Ce qui m’encombre
Le poids de mes blessures
Ma culpabilité
Mon silence
Ma colère qui s’est toujours effacée
Derrière ma compassion
Ma souffrance derrière la honte
De ne pas être aimée
Et cette morale judéo-chrétienne
Qui m’empêchait de lui en vouloir
« Je me dois d’honorer et mon père et ma mère… »
A l’heure d’aujourd’hui
Il est temps que je me libère
De ce lien qui ne ressemble à rien
De ce fantôme qui apparaît
par texto un jour par an
De ce père
dont ma fille de 15 ans
se souvient à peine
De cet homme
Qui n’a pas su
Pas pu
Pas voulu
Devenir un père
Et un grand-père
Dont le cœur est resté
Fermé
J’ai peut-être cherché
En créant Anatole
A réparer le sien
A réparer le cœur
De cet homme
Qui n’a pas su m’aimer.
Delf Boisliveau
Janvier 2026

